« Il faut tout changer ! » Bruno RETAILLEAU dans Le Point

Pour le sénateur de Vendée, Les Républicains peuvent attendre un an avant de se trouver un leader. Pour lui, l’urgence est de repenser la droite.

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Publié le  | Le Point

Le Point  : Quelle leçon tirez-vous de la défaite de la droite aux élections ?

Bruno Retailleau : François Fillon a obtenu 20,01 % des voix, à 1,3 point nous pouvions éliminer Marine Le Pen. Mais les affaires ont pesé ainsi que le déchaînement qui a suivi. Les fissures entre familles de pensée sont apparues et cette déferlante les a accrues. Nous avons bâti une maison commune en 2002, l’UMP, qui est devenue LR, avec une idée simple : pour gagner, il faut rassembler. Nous en avons oublié de renouveler notre pensée politique. Il y a un vrai paradoxe, très bien exprimé par Marcel Gauchet : beaucoup d’intellectuels, issus parfois de la gauche, ont exprimé des idées qui sont les nôtres, mais nous n’avons pas décliné, actualisé leur travail sur le plan politique. La gauche a cessé de penser, mais elle bénéficie encore de son hégémonie culturelle et médiatique. Elle définit toujours les codes de respectabilité du débat public. Elle est déboussolée, mais il lui reste ce territoire qu’elle défend assez bien. Pour gagner dans les urnes, il faut aussi gagner dans les têtes.

On a dit la société traversée d’un mouvement conservateur, mais c’est le candidat le plus progressiste qui l’a emporté…

En France, nous adorons le manichéisme. Le conservatisme versus le progressisme, le camp du bien versus le camp du mal. Quel est le bon clivage ? Mondialisés contre souverainistes ? Fermés contre ouverts ? Selon moi, le progressisme est, pour un homme de gauche, ce qu’il lui reste quand il ne croit plus qu’au culte de la nouveauté. Mais on a besoin de permanence et de rupture, de transmission et de transformation. Les Français veulent aller de l’avant, mais ils ont besoin également d’un socle identitaire. Laurent Bouvet a bien montré le lien entre l’insécurité économique et l’insécurité culturelle. Quant au macronisme, on le présente comme un hypercentrisme, mais c’est plutôt un autocentrisme ! Il cherche à construire une hégémonie, il voudrait une opposition servile. Néanmoins, il reste l’acmé de la trajectoire qu’a connue la gauche, marquée par deux conversions depuis trente ans : une adaptation pragmatique au capitalisme mondialisé, et une vision de la société très individualiste tout en étant multiculturelle. Nous allons voir si Macron sait s’extraire de cette évolution, mais aujourd’hui on voit bien que ces deux lignes définissent son point d’intersection idéologique.

Pierre Rosanvallon distingue le parti, « regroupement de personnes qui partagent une certaine identité sociale ou idéologique », et le mouvement, où un leader se choisit une base. Quel avenir pour LR, qui semble avoir perdu son identité commune et n’a plus de leader ?

La tentation de se donner précipitamment un leader existe à droite. Mais ce serait une erreur de répéter, après un échec, celle de 2012. Nous ajouterions de nouvelles plaies à d’anciennes qui ne sont toujours pas fermées. Les Français, et notamment nos militants, sont depuis un an dans un cycle électoral, ils n’en peuvent plus. Je pense qu’il faut tout changer ! Nous avons quitté le « monde d’hier », comme dirait Zweig. Ce n’est pas une recomposition dont nous avons besoin, mais une refondation. Cela passera par une élection interne qui ne doit pas avoir lieu avant un an. Elle doit être le terme d’un processus.

Que souhaitez-vous alors ?

Des états généraux de la refondation, avec une méthode et une vraie réflexion. La méthode consisterait à inverser totalement notre ADN parisien, centralisé. Nous devons aller sur le terrain dans les fédérations, dans les départements, pour savoir ce que nos adhérents et nos sympathisants attendent de nous, quelle ligne politique ils souhaitent. Il faut leur faire confiance. Il faut aussi impliquer la société civile et les jeunes en créant par exemple une école des cadres, non pas au sens soviétique, mais pour impliquer davantage les jeunes, les former. Puis nous devons nous interroger : de quoi la droite est-elle le nom ? Quel est notre idéal ? Si, au lieu d’engager ce chantier, nous repartons dans des élections, le risque d’implosion est majeur.

De quoi la droite est-elle le nom, selon vous ?

Il faut dessiner notre idéal autour de la liberté enracinée. Nous ne sommes ni des libertaires ni des identitaires. La liberté permet d’atteindre des objectifs mais elle est bornée, elle doit accepter des limites : les êtres humains sont comptables les uns des autres. Une autre borne serait : quelle limite mettre au marché, au seul libre-échange ? Nous ne sommes pas non plus des identitaires, car une identité n’est jamais figée. Une civilisation évolue, se meut, et le rôle de chaque génération est d’apporter le meilleur. La France ne doit être ni un espace ouvert ni un musée. Quand liberté et identité s’articulent, elles conjuguent les deux forces motrices qui ont toujours permis aux peuples d’avancer : la liberté, parce que c’est la source de l’initiative, du progrès philosophique, scientifique, et l’identité, parce qu’un peuple debout est un peuple qui se tient tout entier dans son Histoire pour inventer l’avenir.

Le problème de LR n’est-il pas de vouloir maintenir à tout prix dans cette « famille politique » des gens en désaccord profond ?

C’est surtout la guerre des ego qui exacerbe les divisions. Je ne veux pas partir du principe que les droites ne sont pas conciliables. La forme de l’association entre les courants peut différer : soit il y a une maison commune, soit on passe à un système de coalition entre plusieurs formations politiques. Mais, au moins, qu’on s’exprime, qu’on débatte de ce qui nous rassemble vraiment et de ce qui peut nous diviser.

Déplorez-vous l’absence de discours de la droite à l’égard des classes populaires et moyennes ?

La façon moderne de faire de la politique n’est pas de segmenter la société en s’adressant à des électorats successifs. A mes yeux, les choses sont claires. Nous devons répondre aux inquiétudes populaires en traitant simultanément le sentiment de déclassement économique et de dépossession culturelle. Face au sentiment de dépossession culturelle, nous devons nous rappeler ce que disait Montesquieu : « Il y a autant de vices qui viennent de ce qu’on ne s’estime pas assez que de ce qu’on s’estime trop. » Il faut affronter le totalitarisme islamiste, réaffirmer l’autorité de l’État et réduire l’immigration. Retirer ces sujets du débat public, et même interdire la discussion, c’est refouler ce débat dans les marges extrêmes.

Ne faut-il pas penser un changement des pratiques pour s’adresser davantage au peuple ? Un parti qui choisit en petit comité ses représentants ne peut être que déconnecté.

Vous avez raison, mais, de ce point de vue, ce qui s’est passé chez En Marche ! ressemble au vieux schéma que vous décrivez… Il faut ouvrir tout cela, désigner sur des bases territoriales les cadres, ceux qui vont porter les couleurs du parti. Attention, il y a un besoin d’horizontalité, mais aussi de verticalité. Macron a, intelligemment, compris qu’il devait inscrire sa propre geste dans la geste républicaine. Mais cette verticalité ne peut pas procéder d’un seul homme, elle doit être l’incarnation de la continuité du peuple français à travers sa culture.

Cette refondation pourrait-elle être nourrie par le microparti de François Fillon, Force républicaine, transformé en laboratoire d’idées ?

Ce ne devra pas être un énième microparti, mais bien un laboratoire d’idées : une fusée à deux niveaux. Le premier niveau serait très intellectuel : comment adapter à une pensée politique les terrains que sont en train de défricher les intellectuels en France et ailleurs ? Nous devons aussi traiter d’une question trop longtemps négligée, la sémantique, les nouvelles formes de participation démocratique. Quels mots utiliser ? Le terme « libéral-conservateur » a été beaucoup employé mais ces deux mots sont piégés, en France. Voilà ce que Force républicaine pourrait devenir, un outil au service de la refondation idéologique de la droite. Le second niveau serait consacré au programme. Il y a de nombreux sujets que nous n’avons pas su porter avec François Fillon. Comment exprimer la question des nouvelles solidarités, par exemple, de l’écologie et de l’économie de proximité, etc.

Le parti réclame à Force républicaine 3 millions d’euros gagnés grâce à la campagne présidentielle. Les lui reverserez-vous ?

Bernard Accoyer a demandé à Gilles Carrez une expertise. J’imagine qu’il la remettra prochainement.

Considérez-vous qu’il faille s’opposer à toutes les lois du quinquennat ?

Si nous ne sommes pas capables d’incarner une opposition intelligente, nous n’avons plus lieu d’être et il faudrait alors créer un parti unique. Mais rien ne s’oppose à ce que nous votions le texte sur la flexibilité du marché du travail. Nous voudrons l’enrichir bien sûr. Le Sénat ne doit pas être servile puisque c’est, sous la Ve République, la seule institution qui ne procède pas de l’élection présidentielle.

Si le Sénat pouvait voter la confiance, vous la voteriez ?

À titre personnel, je ne pourrais pas la voter. Mais il y aura, bien sûr, une discussion au sein du groupe.