On ne doit pas avoir le choix entre une droite ramollie et une droite rabougrie – Interview pour l’Opinion

Alors que Laurent Wauquiez fera un grand pas vers sa candidature à la présidence des Républicains à l’occasion de sa montée du mont Mézenc, ce dimanche, Bruno Retailleau effectuera sa rentrée lors du campus de son parti à La Baule. Le président de groupe LR au Sénat, qui dira à la mi-septembre s’il est à nouveau candidat à ce poste à l’issue des sénatoriales du 24 septembre, veut contribuer à la refondation idéologique de la droite.

Ce week-end, vous ferez votre rentrée lors du Campus des Républicains de La Baule. Dans quel état jugez-vous la droite ?

Tout est à refaire, tout est à rebâtir. C’est un diagnostic que nous partageons tous. Comment peut-il en être autrement après les défaites de la présidentielle et des législatives ? Mais la France est en train de sortir de l’hypnose macronienne. L’ambiguïté qui a fondé son succès est en train de s’évaporer. La baisse des sondages en est la traduction. Elle ramène Emmanuel Macron au niveau de son socle de la présidentielle, qui avait été historiquement faible pour un futur président de la République. La droite doit donc faire un gros travail, mais elle doit être optimiste pour l’avenir.

Vous avez plaidé, avant l’été, pour un report de l’élection de la présidence des Républicains. Sans succès. Celle-ci aura lieu les 10 et 17 décembre. Serez-vous candidat ?

J’aurais souhaité que l’on puisse faire le travail de refondation avant d’élire un nouveau président. Je pensais qu’il ne fallait surtout pas livrer une bataille d’ego avant d’avoir rebâti notre corpus idéologique et les méthodes de fonctionnement de notre parti. L’élection devait être organisée en octobre. Bernard Accoyer a proposé de la repousser en décembre. C’est déjà mieux, car en plus avec le calendrier initial on prenait en otage les sénatoriales. J’acte donc ce qu’on a collectivement décidé. Quant à ma candidature, je répondrai à cette question d’ici une dizaine de jours.

Sur quels critères prendrez-vous votre décision ?

Ce qui m’intéresse est de contribuer à la refondation de ma famille politique. L’élection présidentielle a bien montré une chose : avant de gagner dans les urnes, il faut gagner dans les têtes. Au-delà des affaires et du pilonnage qui a eu lieu ce printemps, il y a quand même eu un paradoxe : globalement, alors que la gauche connaît un déclin idéologique, son représentant habillé sous des habits centristes a gagné. Alors que la droite, non pas en raison du travail fait par elle-même, mais de celui mené par un certain nombre d’intellectuels et de la société civile, a eu l’air de gagner la bataille idéologique, elle a perdu la bataille politique. C’est ce paradoxe qu’il nous faut éclaircir. Nos militants, les sympathisants de droite, mais surtout le peuple de France attendent de nous autre chose qu’une compétition pour la tête d’un parti. Ils attendent des réponses à leurs souffrances et à leurs espérances. Je veux contribuer à apporter ces réponses et je déciderai de la meilleure forme que doit prendre mon engagement.

Laurent Wauquiez veut défendre une droite « vraiment de droite ». N’est-ce pas aussi un de vos objectifs ?

A chaque fois que la droite a eu peur d’elle-même, elle a déçu. Nos électeurs attendent que la droite ce ne soit pas une gauche avec un peu plus de sécurité et un peu moins d’impôts. Laurent Wauquiez a donc raison quand il dit qu’il faut une droite qui assume des valeurs. Mais il faut aussi être capable de rassembler. On ne doit pas avoir le choix entre une droite ramollie et une droite rabougrie. La droite a toujours été diverse. Il faut en tenir compte. La clarification de doctrine ne doit pas empêcher le rassemblement. La politique, c’est de faire un être collectif, avec des êtres différents et singuliers. Son fondement même est de rassembler.

Quel doit être aujourd’hui le corpus idéologique de la droite ?

La liberté enracinée pourrait résumer cette ligne. Aujourd’hui, la grande fracture politique n’est pas entre conservateurs et progressistes. Elle est entre ceux qui veulent pousser toujours plus loin les limites, quelles que soient les conséquences sur l’homme, et ceux qui ont conscience des limites. Or, la liberté doit elle-même connaître des limites. L’économie de marché oui, la société de marché non. Il en est de même pour l’autorité : elle est nécessaire bien sûr, mais il ne faut pas que l’Etat se substitue à la société, par exemple en s’immisçant dans les choix des familles pour l’éducation des enfants. Par ailleurs, nous devons proposer une France qui ne soit ni un open space, ni un musée, car l’identité est essentielle mais n’est pas quelque chose de figée. Nous ne sommes ni des ultralibéraux, ni des identitaires. François Mitterrand disait : « La droite, elle n’a pas d’idées, elle a des intérêts ». La droite doit sortir de l’économisme unique.

Les ordonnances sur le travail sont-elles à la hauteur de la « transformation » promise ?

Il y a des mesures qui vont dans le bon sens, certaines avaient d’ailleurs été proposées par la majorité sénatoriale lors de la discussion de la loi El Khomri. On a néanmoins le sentiment d’un travail inachevé sur la place de la négociation en entreprise, le lissage des seuils ou encore sur la participation des salariés aux fruits de l’entreprise. Il ne faudrait pas que cette réforme technique donne l’illusion que cela suffit pour remettre notre économie au niveau de nos partenaires européens. Cette réforme aura en définitive fait beaucoup de bruit pour un résultat modeste et éludé les questions essentielles sur la compétitivité de nos entreprises, la réindustrialisation, le coût et le temps du travail… Avec cette réforme, Macron est loin d’avoir quitté l’ancien monde.

Comment jugez-vous ses premiers mois ?

Sévèrement. J’ai pensé qu’Emmanuel Macron, voulant rompre avec les mauvaises habitudes de son prédécesseur, s’était approprié la dimension verticale de la fonction présidentielle. Malheureusement, ce n’était que de la communication, un univers d’images symboliques. Dès qu’il a dû sortir de l’ambiguïté et du flou, le voile des illusions s’est déchiré. Ce qui me frappe, c’est qu’Emmanuel Macron n’arrive pas à parler à la France en colère. Il a une vision manichéenne de la politique. Ce qui est moderne pour lui, c’est ce qui est mobile : le trader, le migrant… Ce qui n’est pas moderne, c’est ce qu’il juge immobile : l’élu local, le retraité modeste, la France périphérique. Il représente un point d’aboutissement de la gauche française depuis trente ans avec une double conversion : conversion au capitalisme mondialisé, avec les grandes métropoles notamment ; conversion à un individualisme radical, avec sa projection sociale qu’est le multiculturalisme. Cela ne suffira pas à répondre au mal-être français.

Jean-Luc Mélenchon ne vous a-t-il pas pris la place de premier opposant ?

Non. La politique, ce sont des moments, c’est le temps. Emmanuel Macron a eu l’habilité de dissoudre notre corps électoral en nommant un Premier ministre de droite. Cela ne servait à rien à ma famille de protester les mois suivants : nous étions inaudibles. Aujourd’hui, le moment de la refondation est venu.